tu vois j’ai toujours
au creux de l’œil droit, la cicatrice
qu’un jour m’a donné une cire soufflée et que,
tu as toujours connue, même à travers le vert de mon regard. Désormais,
alors que je sens envolés
tes derniers espoirs
il y a – que je sens – en toi,
la certitude, sinon le combat,
de faire de tes mains, la floraison – ultimatum à la vie -
des dernières roses de l’été. Roses blanches rouges, – et parfois grises telles que -
c’est par tes petites yeux noirs que j’ai
connu le monde.
Cours donc t’envoler, des petites pattes que tu as,
te heurter contre les barreaux de ta propre cage, car jamais à mes yeux
tu n’as été plus belle,
qu’avec de longs cheveux.
C’était ma deuxième colonie, en Aveyron, j’allais sur mes onze ans. Quand je suis arrivé dans le foyer, avec mes valises, je me souviens du babyfoot. Deux garçons, un petit, un peu enrobé, à la peau d’ébène et aux yeux joyeux, et un assez grand, métis, portant des lunettes sous un front large et des cheveux geais, s’approchent de moi et me serrent la main, ils s’appellent respectivement Antony et David. On se sent un peu adulte en colonie, on n’a jamais l’impression d’être à la garderie. On est des grands, puisqu’on a laissé Papa et Maman partir sur une île paradisiaque trois semaines et qu’on n’a même pas peur.
Antony et David partageaient ma chambre, ainsi que deux autres garçons dont je ne me souviens pas. Nous cinq étions les seuls à porter le lourd fardeau testiculaire, le reste de l’attroupement était exclusivement féminin – ce que la brochure n’avait pas mentionné – car le thème principal était la musique (allez savoir) et que le but était de monter une comédie musicale, que nous jouerions dans le gymnase du pittoresque village aveyronnais. David fut choisi pour interpréter le rôle principal car c’était le seul à avoir commencé à muer, l’odieux salopard.
La première semaine, je suis sorti avec une petite brune aux traits très fins et aux yeux noisettes, Sonia. Cela a du se faire après un ou deux jours de présence, à son initiative je crois. On pouvait marcher en se donnant la main lorsque nous allions aux activités, on pouvait s’embrasser avec plus ou moins de sensualité exacerbée pour faire comme dans les clips (je n’ai jamais été prude), mais je ne l’ai pas trop touchée. Finalement, je l’ai quittée alors qu’approchait la fin du premier tiers du séjour. Elle en a été très triste et désolée, et a beaucoup pleuré dans le couloir. Pendant un moment je m’en suis préoccupé, puis j’ai du me résoudre à conserver mon statut d’homme à femmes (ce que nous étions tous en raison de notre faible nombre) et à reprendre ma guitare pour impressionner les filles, ne sachant à l’époque qu’enchainer un ou deux accords. La deuxième semaine, je suis sorti avec Julie, fort de ma popularité. C’était une blonde avec des yeux bleus très clairs, une poitrine assez grosse par rapport aux autres, un visage très peaufiné, maquillée comme une starlette et un peu plus grande que moi. Elle était très expressive, parlait beaucoup de sexe avec des airs de connasse sans trop savoir ce qu’elle disait, et m’embrassait beaucoup, s’amusant parfois à me rendre jaloux en draguant Antony, ce à quoi je répondais que je la lui prêterais bien volontiers. Je l’ai finalement quittée après qu’elle ait eu ses règles à la piscine. La troisième semaine, je suis sorti avec Manon, grande, blonde aux yeux bleus. Elle me mettait une tête facilement. Elle avait un bouton de fièvre sur la lèvre pour le soir de la boum, mais j’ai pu lui toucher les hanches et presque.
Un soir, avec Antony et David, on a fait le mur. L’étage des filles était au dessus et on est tous les trois partis, en pyjama, monter dans la chambre de Julie et ses « colocs ». On les a un peu surprises, mais ça les a fait rire. On a discuté, ri, puis parlé de sexe. Antony a baissé son short et a commencé à se branler en rigolant, mais ça les a fait rire. Je suis allé dans leur salle de bain. Un moniteur est entré à ce moment là, a complètement grillé Antony qui se branlait encore, même s’il a essayé de se jeter sous un lit, rien n’y a fait. David avait réussi à se planquer derrière une chaise couverte d’habits, et moi, le cœur battant, je me blottissais contre le mur, derrière la porte de la salle de bain dont la lumière était allumée. Le mono a regardé brièvement dans la petite pièce puis est reparti en tirant Antony par l’oreille. J’avais presque envie de chialer mais je pouvais pas à cause des filles. Avec David, au bout d’un moment de silence, on s’est décidé à partir. On a ouvert la porte, regardé des deux côtés, puis on a couru dans l’escalier. On a à nouveau regardé des deux côtés avant de se précipiter dans la chambre, tout au fond du couloir. David s’est fait voir car il était derrière moi, il a été convoqué par le dirlo avec Antony. Je me suis retrouvé seul dans la chambre avec les deux autres. Je me souviens qu’il y en avait un qui devait s’appeler François et qui parlait un langage outrageusement châtié. J’ai collé mes deux doigts dans une prise et je me suis réveillé à l’infirmerie.
En rentrant chez moi, j’ai envoyé une lettre à Sonia pour m’excuser et l’assurer de mes sentiments.
25 décembre - un certain répit. Le ciel est unilatéralement bleu, sur l’horizon réside un blanc discret, neigeux. Avant-hier, violentes pluies. La planète Terre dans une éternelle métempsychose céleste. Un poinsettia empoté, sur la table basse. Disparition discrète des murs blancs de la maison au profit d’une représentation visuelle, d’esthétique picturale, harmonieuse, du monde extérieur, le jardin, des pins et, glissant à la surface de la piscine, les reflets de pâles opales offertes par le soleil.
Accumuler détail sur détail ne permet d’écrire aucune histoire, pas même la sienne. Il faut une trame, une idée générale et ses exemples. C’est peut-être la principale et initiale préoccupation que nous devrions avoir.
Cependant, les détails conservent une importance primordiale. Cette nuit j’ai rêvé. (Il s’agissait de fantômes, des amis, qui ravivaient pour nous d’anciens lieux hantés, devenant d’immenses fêtes foraines, bars, dancing, et autres. Un jour des hommes, ennemis, vinrent voler nos fantômes et les torturèrent. Ils disparurent les uns après les autres. Un jour que nous les pistions, je me trouvai face à face avec un des ravisseurs, qui par méchanceté, et pour m’éloigner, m’arrosa avec un jet d’eau puissant. J’arrivai à m’en détourner, et me munissant de toutes mes forces, je lui assénai un coup de pied, qui sans quitter son visage, vint écraser son crâne contre le sol. L’homme se releva, étourdi. Son front était enfoncé d’une demi douzaine de centimètres. Les fantômes revinrent.) La trame était là, seulement, tous les détails du rêve ont déserté ma mémoire, une fois réveillé. Ces quelques phrases ne sont pas un résumé, elles sont tout ce qui me reste.
Ainsi, pour écrire une histoire, il nous faut trouver un juste milieu entre détails et trame principale, en somme, entre l’organe et la peau. C’est tout un corps, un tissu nerveux, musclé, un squelette intelligent, que nous devons construire, à la manière d’un Victor Frankenstein, en prenant soin de lisser, par nos styles, le plus de cicatrices possibles.
J’ai toujours abhorré l’été. N’importe quelle heure du soir m’était devenue maladive. Allongé sur le toit, je me semblais soulagé de la chaleur accumulée par l’appartement. La fraîcheur de la nuit déclinait au fur et à mesure que s’accroissait la bande de lumière claire juchée sur l’horizon. Quelques bouteilles de vin avaient roulé sur les tuiles et s’étaient logées dans la gouttière, une quinzaine de mètres au dessus du vide. H. et L. avaient disparu. J’ai réveillé A., allongée à quelques mètres, les jambes pendantes de chaque côté d’un ancien conduit de cheminée et lui ai indiqué d’un geste le canapé. Elle est rentrée par le velux, et s’est rendormie en quelques minutes. Il était un peu plus de six heures, mon estomac avait décidé de se remémorer tout ce que je lui avais fait boire et j’ai éructé plusieurs fois en écoutant passer le premier bus. J’ai remonté le toit jusqu’à son sommet, puis me suis doucement laissé glisser sur son autre versant, face au centre-ville. La vue avait toujours été magnifique de ce côté, et bientôt, la petite colline montpelliéraine était habitée d’une douce lumière safranée. Le Pic Saint Loup se morfondait toujours dans le sombre ciel de l’Ouest du monde. La vie reprenait, les voitures grondaient dans le boulevard, la place de la Comédie, loin à ma droite, laissait deviner des silhouettes dont le flux s’amplifiait jusqu’à devenir presque continu vers sept heures. Tous ces gens n’avaient pas vécu de nuit, et pourtant je me sentais de la même lassitude qu’eux. Comme si boire des litres d’alcools différents m’était devenu une entreprise. Une entreprise d’oubli.
Après un instant, j’ai à nouveau traversé le toit et suis rentré dans mon salon après avoir longuement contemplé la mer et les étangs qui la bordent. L’appartement était plein d’un calme tout à fait normal, celui du sommeil des noceurs. A. dormait, un filet de bave reliant gracieusement sa lèvre inférieure à son bras gauche. H. et L. s’étaient encastrés au beau milieu de mon lit et semblaient comme évanouis après l’amour. M. dormait, elle aussi, aussi discrète qu’invisible, son petit corps enveloppé d’une couverture rouge, sur le dolce vita du salon. J’ai fait le tour de l’appartement, ouvert quelques fenêtres pour aérer. J’étais le dernier rescapé. Une inspection rapide dans le réfrigérateur m’a permis de remplir à nouveau mon ventre avec quelque spiritueux. Puis, je me suis dirigé vers ma chambre d’un pas presque routinier, sans prendre garde aux dormeurs, et j’ai sorti un vieux pull de P. de mon armoire. Je l’ai senti, respiré, de longues minutes, le regard déposé ça et là, sur les meubles de la chambre parsemés de mots et d’images. Puis, je me suis déshabillé entièrement et je l’ai enfilé. Il était trop fin, en laine, un peu démangeant, mais il m’a empli d’une chaleur humide, a embué mes yeux et presque ébouillanté mon échine. Je suis remonté sur le toit. J’ai croisé mes bras sur mes genoux et j’ai regardé se lever le monde. A midi, quelqu’un cuisinait.